Le traumatisme de la défaite politique
Steven Kleinknecht; William Shaffir
William Shaffir est professeur et Steven Kleinknecht étudiant diplômé du Département de
sociologie de l’Université McMaster, de Hamilton. Les données du présent article proviennent
de 45 interviews que l’auteur principal a réalisées sous forme d’entretiens libres avec
d’ex-députés provinciaux et fédéraux. Dans la plupart des cas, les conversations ont eu lieu
dans les 5 ans qui ont suivi la défaite.
Des semaines de 60 à 80 heures de travail sont monnaie courante. L’identité de l’individu
devient liée comme par réflexe à son travail. La soudaineté de la défaite et la perte de
l’attention publique ont un impact abrupt et direct sur l’identité du politicien. Les idéaux
politiques du souci d’autrui et d’innovation sont inexorablement écartés et l’ex-politicien
est maintenant forcé de faire face à sa nouvelle réalité. Il élabore des stratégies
d’adaptation pour accepter la défaite et se protéger contre le stigmate de la défaite
politique. Le présent article se penche sur la dynamique entourant les fins de carrière,
en se servant du cas de politiciens défaits pour étudier les problèmes de retrait et de
désengagement.
Les nouveaux venus à la vie politique doivent se familiariser avec la culture officieuse de
l’assemblée législative, avec les règles officielles relatives à l’organisation de cette
institution, avec l’organisation du parti politique, dont les diverses responsabilités qu’il
sera tenu d’assumer. S’ajoutent à ces contraintes de temps, et peut-être les plus exigeantes
de toutes, les innombrables réunions avec des électeurs et avec divers groupes d’intérêt
qui s’attendent toujours à une attention immédiate.
Les ex-politiciens se rappellent de nombreux cas où des activités liées à la famille ont été
sacrifiées aux exigences de la charge politique; par exemple, des séances de ballet ou des
parties de hockey ratées, ou des vacances ou des voyages en famille qui ne pouvaient être
planifiés à l’avance ou qui ont soudainement été reportés ou même annulés. Pour certains, la vie
politique contribue à la dissolution de leur mariage. Du point de vue de ces ex-politiciens,
l’effet négatif sur la vie familiale est lié aux heures énormément longues d’absence qu’exige
leur travail, dont la plus grande partie les sépare du contexte familial durant de longes périodes.
La vie politique est, par ailleurs, grisante. Immergés dans sa sous-culture, les politiciens
croient facilement qu’ils impriment un changement dans une direction nécessaire. à mesure qu’ils
s’intègrent à cette sous-culture, ils deviennent convaincus qu’ils réussissent de mieux en mieux
à faire ce qu’ils sont censés faire. Les impressions initiales d’incertitude et de confusion
font place aux sentiments de confiance et de détermination. En même temps, leur situation de
politicien devient leur situation dominante, surpassant les diverses autres situations qu’ils
occupent. Cependant, bien qu’ils soient pleins d’assurance à ce moment-là, ils sont
particulièrement vulnérables. C’est dans ce contexte que la défaite politique aux élections
est vécue comme un décès.
Les observations suivantes expriment bien l’essence de ce sentiment. « C’est comme les phases
d’un décès. On ressent la perte, la colère, la tristesse et puis on finit par l’accepter », dit
un libéral battu. Ce dernier nous en fait une description formulée de façon plus frappante quand
il dit : « C’est aussi soudain qu’un décès. La seule chose que l’on n’éprouve pas, c’est avoir à
entrer dans un salon funéraire et regarder dans le cercueil en disant : " Oui, c’était un chic
type. "
L’analogie avec le décès sert à attirer l’attention sur l’énorme regret engendré par la
défaite. Même si la résurrection politique n’est pas absolument rare, l’immédiateté de la défaite
interdit toute perspective réaliste à long terme imaginant un éventuel retour dans l’arène
politique. La défaite est plutôt considérée comme la fin d’une carrière politique prometteuse
avec ses réalisations et ses succès anticipés. Très souvent, le traumatisme de l’expérience est
amplifié à cause du caractère possessif et absorbant de la vie politique :
[...] parce qu’on y investit une si grande part de sa vie. On devient absorbé. On en vit et on en
respire. Cela fait partie de votre être. Aussi, quand cela vous est retiré prématurément, il y a
bien sûr déception. Intellectuellement, je comprends que je ne devrais pas me sentir atteint
personnellement. (Parti progressiste-conservateur)
La métaphore du décès, qui trouve une résonance chez la vaste majorité des politiciens que nous
avons interviewés, est le terme qu’ils emploient pour décrire le plus fidèlement la profonde
déception résultant de leur défaite.
Même si certains députés battus prétendent avoir prévu leur défaite, surtout aux derniers stades
de la campagne, cela n’en constitue pas moins un dur coup pour leur ego, parce que cela se
produit en public et parce qu’ils croient qu’ils méritaient mieux. Ils sont étonnés et mal
préparés à son impact sur eux. La défaite représente le comble du rejet : « Vous n’avez pas été
congédié par une personne, mais par 6 000 », fait remarquer un député néo-démocrate battu.
Embarrassés et vexés par la défaite, il n’est pas rare que les députés défaits se replient sur
eux-mêmes, comme le révèlent les transcriptions d’interview suivantes:
Je puis imaginer que certains étaient dévastés et ne voulaient pas sortir, ne voulaient pas
aller à des funérailles, ne voulaient pas aller à un mariage, ne voulaient pas aller à un
baptême, ne voulaient pas aller à une confirmation, ne voulaient pas aller à l’église. Ne
voulaient pas faire un tas de choses. (Parti libéral).
Je pensais m’en être assez bien sorti. Quand je me suis réveillé un jour, environ un an et demi
plus tard, je me suis rendu compte que je n’avais pas répondu à un seul appel téléphonique
venant du Manitoba au cours de ces 18 mois. Je ne le pouvais pas. (Nouveau Parti
démocratique)[...] les gens rentrent dans leur coquille. Ils ne veulent pas sortir la tête parce
qu’ils pensent que le public les a rejetés. Et cela détruit l’estime de soi. (Nouveau Parti
démocratique)
Il n’est donc pas étonnant qu’en réfléchissant sur la défaite, les ex-parlementaires parlent de
périodes de chagrin et de deuil qui, pour certains, ont duré plusieurs mois et même davantage.
Comme le fait observer le greffier d’une assemblée législative provinciale : « Puisqu’il s’agit
d’une perte, il y a un processus de deuil et certains réagissent mieux que d’autres. [...]
Les gens ont de la peine de diverses façons, et c’est une réaction qu’ils ont face à la
défaite.
Le deuil n’est pas réservé au politicien battu, mais peut s’étendre aux membres de la famille,
qui éprouvent, eux aussi, la déception et la tristesse dont s’accompagne la défaite :
On peut vraiment parler de deuil. J’ai été en deuil, mon mari aussi. Le lendemain matin, il s’est
réveillé tôt pour aller ramasser les affiches et il m’a dit qu’il avait pleuré tout le long. Il
était très en colère. Plus en colère que moi parce que les électeurs n’avaient pas été loyaux.
C’était très triste. (Parti libéral)
Les membres du personnel et les bénévoles ne sortent pas indemnes de la défaite. Leur perte n’est
pas facilement ignorée et le député battu peut sentir une certaine mesure de responsabilité à
l’égard de la situation difficile dans laquelle ils se trouvent maintenant. « Une chose amusante
s’est produite le jour du scrutin. Je me suis senti vraiment triste pour mes collaborateurs, pas
pour moi », se rappelle un député libéral défait. Un autre député défait, un
progressiste-conservateur, fait observer : « [...] je pense à tout le temps que vous avez
consacré à la campagne et il y a aussi plusieurs personnes qui vous ont consacré tout ce temps
également. Vous devez vous sentir un peu responsable de ce qui est arrivé, non seulement pour
vous-même, mais pour les autres qui ont participé à votre campagne.
[...] j’ai senti que j’avais une grande dette envers les gens qui avaient accepté de travailler
bénévolement pour moi et il est très difficile de décevoir l’équipe. Cependant, pour être
réaliste, en politique, il y a toujours des gens que l’on déçoit, régulièrement. Il y a seulement
que je n’avais pas vécu cette expérience. J’avais gagné chaque fois. [...] Aussi, c’était pour
moi un goût d’échec auquel je n’avais pas été habitué. Pendant plusieurs mois, je me suis senti
vraiment coupable d’avoir déçu des gens. (Parti libéral)
Mais l’image du décès a l’air vraie pour une autre raison encore. La défaite suscite une série
d’appels téléphoniques et de visites de sympathie de la part de membres de la famille, d’amis et
d’électeurs tâchant d’apporter consolation et réconfort. L’épouse d’un député
progressiste-conservateur battu fait observer :
Après le jour du scrutin, nous sommes restés dans les parages pendant quelque temps. Le téléphone
sonnait. Les gens laissaient des messages : « Désolés de ce qui est arrivé. » Je me rappelle avoir
répondu au téléphone, c’était notre ministre qui voulait offrir ses condoléances. C’est comme si
les gens ne savaient quoi nous dire ou me dire à moi. Moi, je disais : « ça va, nous allons bien,
ça ne nous dérange pas. » Il me fallait les rassurer que cela ne nous dérangeait pas. C’était
plutôt les autres que cela dérangeait.
Ils veulent offrir un réconfort, mais ils ne font que rappeler l’amère
défaite: «La dernière chose que je souhaitais», rappelle un libéral
défait, «c’était que des gens passent nous voir et me disent à quel point
j’étais un gars formidable et à quel point ils ne pouvaient croire que cela
m’était arrivé.
La défaite a beau susciter un sentiment d’impuissance, le député
battu doit chercher à comprendre ce qui est arrivé. Il n’éprouve pas les
impressions de deuil et de chagrin à l’exclusion d’autres lignes de pensée,
notamment celles qui contribuent à rendre la défaite plus compréhensible et plus
acceptable. Avec le temps et l’aide d’autrui, le député battu finit par adopter
une série d’explications - de rationalisations - de la défaite, qui servent à réduire son sentiment de culpabilité.
La première grande catégorie de mécanismes
d’acceptation entraîne l’élaboration de façons de penser et de parler à
propos de la défaite, c’est-à-dire la présenter sous un certain éclairage de
sorte qu’elle apparaisse comme si elle avait été prévue, ce qui permet de faire
dévier la responsabilité à l’égard des résultats. La seconde
catégorie est axée sur l’activité et liée à la prise de nouveaux
engagements ou à la reprise d’anciens.
Nous passons maintenant aux types d’explications employées par les politiciens défaits pour soulager leur ego meurtri. Pour résumer, ils s’en remettent à une variété de rationalisations qui servent, qu’ils le reconnaissent ou non, à faire dévier la responsabilité à l’égard des résultats. Elles se présentent comme des justifications de leur défaite et situent l’issue des élections hors du contrôle du politicien.
Le parti et le chef
En tâchant d’accepter leur défaite, les ex-politiciens signalent
plusieurs facteurs externes, dont le moindre n’est pas leur parti politique. Certains
rationalisent que c’est simplement en raison de leur appartenance à un certain parti
qu’ils ont subi la défaite. Sous l’angle de la dynamique de parti, les
ex-politiciens peuvent également attribuer leur défaite à leur chef, à
l’organisation du parti, à des décisions politiques impopulaires ou au
déclenchement des élections à un mauvais moment. Ainsi, quand tout le parti a subi
un «balayage» lors d’élections, ce fait appuie le sentiment que la défaite
a résulté du programme électoral ou de problèmes de leadership plutôt que
d’une chose que le politicien pouvait contrôler ou dont il pouvait être responsable. En
même temps, les ex-politiciens se distancient de la responsabilité à l’égard
de la défaite et essaient de se protéger contre les répercussions négatives
dont s’accompagne la défaite politique. Par exemple:
Je pense que mon gouvernement à l’époque a causé lui-même
sa défaite. Ainsi, lorsque nous avons eu des élections et que j’ai perdu,
j’étais un peu plus fâché contre mon gouvernement que je l’étais
contre qui que soit d’autre, y compris moi-même. (Nouveau Parti démocratique)
Je m’attendais à perdre car les gens étaient fâchés contre
le NPD, ils n’étaient pas fâchés contre moi personnellement. Mais le fait est
qu’on vit et on meurt avec le parti dans ce système. (Nouveau Parti démocratique)
En faisant campagne porte à porte, les politiciens peuvent se rendre compte de
la possibilité de leur défaite. Comme certains politiciens le font remarquer,
l’accueil qu’on leur fait lors de ces rencontres leur permet d’évaluer
l’appui qu’ils peuvent s’attendre à recevoir le jour du scrutin. Certains se
rappellent avoir observé des signes très directs que les membres du public étaient
mécontents du parti :
Je me revois frapper aux portes, et le gars qui criait après moi pendant 15
minutes. Il disait: «Jim, tu es un type formidable, mais je ne peux pas me permettre de voter
NPD.» Aussi, quand Howard [le chef du parti] m’a demandé comment se passait le
porte à porte, je lui ai répondu : «Howard, je ne fais pas du porte à porte, je
fais de la psychothérapie sur le seuil de la porte.» Le fait est qu’il n’y a
aucun espoir. Je ne peux pas gagner. Le fait est que je ne peux tout simplement pas nier la
réalité quand ils disent : «Tu fais du bon travail, si tu ne te présentais pas
pour le NPD, nous voterions pour toi.» Et nous avons été battus à plate couture aux élections. (Nouveau Parti démocratique)
Les expériences de ce genre fournissent au politicien des preuves à l’appui de sa rationalisation que les électeurs ne sont pas mécontents du politicien lui-même, mais du parti politique auquel il appartient. Des rencontres de ce genre, fournissant des indices venant du public, contribuent à forger un répertoire d’explications nécessaire pour réfléchir à la défaite et se l’expliquer à soi-même et aux autres aussi.
En interrogeant la dynamique de parti pour expliquer leur défaite, certains politiciens soutiennent que le parti n’avait pas d’infrastructure suffisamment solide pour appuyer ses députés. Par exemple, certains affirment que des mécanismes pédagogiques appropriés n’étaient pas disponibles. En comparant leur parti aux autres partis pendant la campagne électorale, ils estiment que leurs adversaires étaient mieux organisés, ce qui les désavantageait dans leur quête de victoire.
La faute en revient partiellement au Parti libéral du Manitoba, car, pendant
cette période de deux ans, il ne nous a pas appris, à nous les députés à
l’Assemblée législative, à bâtir une organisation de circonscription qui se
tienne. Nous ne l’avons pas fait. Un président de mon association faisait circuler des
pétitions pour interdire le français. C’est très bon. Vous avez un
député à l’Assemblée législative et vous faites circuler une
pétition pour interdire le français? Malheureusement, le Parti libéral du Manitoba
n’a pas fourni le personnel afin de donner la capacité intellectuelle [pour aider à
bâtir un électorat fidèle]. Voyez les conservateurs dans notre région. Ils ont un électorat fidèle et un appel téléphonique suffit pour réunir tout le monde. C’est la même chose pour le NPD. (Parti libéral)
C’était une situation inhabituelle. Le fait de passer de un siège à 20 nous a, d’une certaine façon, handicapés. Nous sommes partis de zéro. Nous n’avions pas d’argent, pas de directeur des communications, pas de service de recherche. [...] Il nous a fallu le mettre sur pied. [...] Si nous avions formé un gouvernement majoritaire, nous aurions eu quatre ou cinq ans pour nous mouiller les pieds, nous organiser... et ainsi de suite. Comme nous avons été au pouvoir deux ans seulement, je n’étais pas connu partout dans la circonscription. (Parti libéral)
Liée à la question de l’organisation du parti, on trouve la croyance que le chef du parti peut faire réussir ou échouer la campagne politique du candidat. Par conséquent, dans un effort pour se distancier de la défaite, les ex-politiciens cherchent également à rejeter une partie de la faute sur le chef du parti. Là encore, les signaux du public fournissent souvent à l’ex-politicien les munitions nécessaires pour faire dévier ainsi la responsabilité de la défaite :
Pour être honnête avec vous, je rejette la responsabilité de la défaite sur une seule personne, et c’est notre chef. Premièrement, les gens me disaient dans la rue que Sharon n’était plus le chef qu’ils croyaient qu’elle était. Deuxièmement, elle n’a pas la capacité pour diriger. Troisièmement, Phil, nous t’aimons bien, nous t’admirons, tu as beaucoup d’audace, mais pas ton chef. (Parti libéral)
Aussi, ce qui était plus troublant, c’est que, lorsqu’on a eu des résultats négatifs, rien de cela ne s’adressait à moi. C’était entièrement parce que je faisais partie de l’équipe de Filmon. Aussi, même si cela a contribué immensément à me faire gagner en 1995, cela m’a fait sombrer en 1999. (Parti progressiste-conservateur)
De plus, le fait d’avoir à faire campagne contre un parti dirigé par un chef particulièrement charismatique peut nourrir la croyance d’un candidat que c’est le chef du parti qui devrait être tenu pour principal responsable de la défaite politique :
Je savais très bien que j’allais perdre. J’avais accès aux sondages. En fait, j’ai prévenu les membres du caucus que nous allions probablement tous perdre nos sièges. Bob Smith et moi étions les seuls à avoir une chance de conserver nos sièges jusqu’à ce que Klein devienne le chef du Parti conservateur. Quand il est devenu chef, j’ai su que j’étais cuit, car, pour une raison ou une autre, cet homme exerce un attrait magnétique sur les électeurs de mon quartier de Calgary. J’étais probablement plus en colère contre mon propre parti que je ne l’étais contre l’électorat. (Nouveau Parti démocratique)
Même si le fait d’être convaincu d’avance de l’imminence d’une défaite peut apporter une certaine consolation en donnant au politicien un peu de temps pour planifier et se préparer à la défaite, cette dernière s’accompagne quand même de sentiments de colère et peut-être de chagrin et de culpabilité auxquels il faut faire face. Cependant, si ces émotions peuvent être déviées vers quelque chose d’extérieur au politicien, cela contribue à amortir l’assaut contre son ego.
La politique
Les décisions qui ont des conséquences directes pour la population et qui
concernent, par exemple, les impôts, les dépenses publiques et les lois, peuvent
influer énormément sur la façon dont un parti est perçu dans son ensemble. Si
ces décisions ne sont pas bien acceptées par le public, on croit qu’il n’y a
rien qu’un politicien puisse faire pour surmonter ces obstacles à sa réélection.
Comme le fait remarquer un politicien libéral défait: «Ce qui arrive ici, c’est
la mort à petit feu; c’est l’autoroute à péage, c’est les maisons de
retraite, les hôpitaux, c’est le maintien de l’ordre.» Comme le montrent les
exemples suivants, les ex-politiciens ont tendance à voir dans ce genre de décisions un
facteur important de leur défaite:
Je savais que nous étions en train de sombrer. Je veux dire que le moment était mal choisi. Nous étions dans notre deuxième année. Nous avons présenté un budget vraiment désagréable, vous savez, annonçant une hausse des impôts et tout ça. Normalement, dans un mandat de quatre ans, on peut prendre les décisions désagréables au début. Nous avions donc pris les décisions désagréables et nous faisions campagne sur les décisions désagréables, n’est-ce pas? à part ça, nous avions haussé les taux d’assurance automobile, ce qui avait rendu les gens tout simplement furieux. (Nouveau Parti démocratique)
En entrant en campagne, je ne pensais pas que nous allions perdre, car j’avais gagné aux élections précédentes en remportant la deuxième plus forte majorité. Nous avions traversé une période difficile durant laquelle nous avions énormément dépensé en faveur des écoles et des hôpitaux, et, pour la première fois, nous étions endettés, nous avions à faire face au problème et nous ne savions pas combien de temps nous resterions endettés. [...] Et bien sûr, quand nous sommes passés à l’année 1989, les prix du pétrole et du gaz naturel avaient augmenté. [...] Alors que nous avions beaucoup d’appui au début dans le processus de réélection, nous commencions à faire l’objet de gestes obscènes tandis que nous restions debout à geler sur le viaduc en faisant signe de la main aux gens. [...] Nous avions donc l’impression que les choses n’allaient pas aussi bien qu’elles auraient dû. (Parti libéral)
La province avait souffert sur les plans de l’attitude, de la psychologie et de l’économie. Et, en 10 ans, nous avions complètement renversé la situation dans la province. Il avait fallu imposer des remèdes pénibles et faire beaucoup de petits refus à tout le monde, ce qui a fini par s’accumuler. Voilà pourquoi nous avons perdu en juin. (Parti libéral)
Le choix du moment
Aux yeux des politiciens, le moment choisi pour déclencher des élections est un facteur crucial. Afin de comprendre leur défaite, certains ex-politiciens rationalisent que le gouvernement a choisi un mauvais moment pour déclencher des élections; par exemple, le climat économique n’était pas propice pour gagner des élections, ou des éléments clés de l’électorat, pour une raison ou une autre, n’étaient tout simplement pas disponibles pour appuyer le candidat.
Un gouvernement majoritaire jouit d’une discrétion considérable
quant au moment où seront déclenchées les prochaines élections. Les sondages
peuvent servir d’indicateurs du soutien public et certaines stratégies peuvent être
mises en œuvre pour préparer un contexte politique positif dans lequel tenir des élections.
Bien que cela soit peut-être vrai en théorie, même ce genre de préparation ne
procure pas toujours l’avantage que l’on en attend. Cependant, faire partie d’un
gouvernement minoritaire peut imposer certaines restrictions aux députés du parti au
pouvoir - par exemple, les gouvernements minoritaires disposent habituellement de moins de temps pour
déclencher des élections. Il en résulte que le parti au pouvoir n’a peut-être pas assez de temps pour devenir bien organisé et mettre en œuvre des politiques propices à une réélection. Par conséquent, la satisfaction du public peut être faible, ce qui nuit aux efforts d’un député pour se faire réélire.
En outre, les politiciens rationalisent qu’il existe des facteurs
conjoncturels, comme une récession ou une crise dans la fonction publique, qui créent un
climat politique qui n’est pas propice à une réélection. Dans l’exemple
suivant, un député défait place ces événements imprévus dans la
catégorie de la «malchance:
Nous avons eu une grosse malchance. J’ai perdu par 100 voix,
c’est-à-dire 50 voix en réalité. Voici ce qui est arrivé au cours de la
semaine précédant le jour du scrutin. Dix mille personnes se sont trouvées sans
médecin à St. John’s. Une crise grave - les techniciens en radiologie sont en
grève. «Tom, si tu ne peux rien faire pour remédier à cela je ne voterai pas pour
toi.» Cela, deux ou trois jours avant le jour du scrutin. Puis une grève le jour même
du scrutin. (Parti libéral)
L’exemple suivant montre comment le choix du moment pour déclencher des élections peut nuire aux chances de gagner d’un député. Ce dernier élabore une rationalisation détaillée qui décrit comment ses partisans habituels n’étaient pas dans les parages quand les élections ont été déclenchées :
Il faut se rappeler que beaucoup des habitants de notre circonscription sont des aînés. Ils s’en vont dans le Sud. Ils ne restent pas dans la région. Seuls les plus jeunes restent. Et ce sont ces plus jeunes qui ont voté et ils ont voté [...] pour les conservateurs. Je me suis donc fait battre. Si la population plus âgée était restée, j’aurais probablement donné du fil à retordre à mon adversaire et j’aurais peut-être même gagné. Mais il en a été autrement. (Parti libéral)
Dans certains cas, on avance l’argument que le mauvais choix du moment pour déclencher des élections résultait d’une mauvaise décision prise par le parti ou par le chef du parti.
En élaborant une rationalisation qui rejette la faute sur une variété de facteurs apparemment externes, l’ex-politicien se voit offrir une explication plus convaincante de la raison de son échec. En même temps, cela permet à l’ex-politicien de sauver la face et de faire face aux sentiments négatifs éprouvés à la suite de sa défaite.
En se considérant soumis au caprice de leur parti, les politiciens défaits
sont en mesure d’éprouver une certaine consolation lorsque leur parti est
«balayé», c’est-à-dire quand une forte proportion de députés du
même parti perdent dans leur tentative pour se faire réélire. Quand un politicien
récemment défait voit qu’une proportion importante de ses collègues
députés ont eux aussi perdu leur siège, cela lui permet de penser que sa défaite
personnelle est attribuable à quelque facteur lié au parti dans son ensemble et non à
quelque chose qu’il a fait ou n’a pas fait en tant que député de ce parti.
Bien que cela puisse faire naître des sentiments de colère à l’égard du
parti, cela aide également les ex-politiciens à accepter la défaite d’une
façon qui leur permet de concentrer la responsabilité sur quelque chose qui échappe
à leur contrôle. Par exemple:
Le jour du scrutin, j’ai été battu dans une proportion de 2 contre 1, ce qui a été un choc pour moi; cependant, le choc s’est atténué du fait que, lorsque les résultats du scrutin ont commencé à entrer, jusqu’à ce que j’aie appris que j’avais perdu, toute la province avait changé de camp. (Parti libéral)
Que des gens encouragent à croire que la défaite avait quelque chose à voir avec le gouvernement dans son ensemble et non avec le candidat permet à l’ex-politicien d’accepter cette rationalisation. Dans l’exemple suivant, nous constatons que le fait que des amis affirment que la défaite résultait de l’appartenance politique de la députée plutôt que de quelque facteur sur lequel elle aurait pu influer l’aide à accepter la défaite :
Pour ma part, j’étais capable de me dire intérieurement, et
d’autres me l’ont dit et mes amis me l’ont dit aussi: «Tu as été
battue avec le gouvernement. Cela n’avait rien à voir avec toi.» Ils croient que j’ai été battue avec le gouvernement. Ainsi, ma stature sociale n’a pas beaucoup changé. (Parti libéral)
L’exemple suivant illustre davantage l’argument que la défaite peut
peut être dépersonnalisée en en attribuant la responsabilité à une
chose à laquelle l’intéressé ne peut rien:
Ce qui était différent en l’occurrence, c’est que nous avons tous perdu, tous les membres du caucus ont perdu. Et il était très clair sur le seuil de la porte que les gens ne voulaient pas voter contre moi mais qu’ils voulaient quelqu’un pour battre les conservateurs, alors qu’ils votaient libéral. Et c’est pourquoi je savais que je ne gagnerais pas, et cela en atténuait le caractère personnel. Cela constituait une conjoncture unique. (Parti progressiste-conservateur)
Cependant, comme le fait observer la femme d’un député battu, cette
rationalisation ne peut offrir qu’un léger réconfort:
Ce fut une victoire écrasante pour les conservateurs. Et on peut trouver un certain réconfort dans ce fait, mais un peu seulement. Et vous êtes donc très nombreux dans la même situation. La belle affaire! Vous avez quand même perdu. (Nouveau Parti démocratique)
Les médias
Il existe un solide consensus chez les ex-politiciens que la publicité
négative, spécialement celle qui est disséminée par le truchement des
médias, peut influer de façon très négative sur les chances de
réélection d’un député. Voyez les observations suivantes:
Ainsi, vous avez beau être un bon député, cela n’a aucune
importance. Ce qui importe, c’est ce qu’on dit à la une des médias et dans la
page éditoriale, et les médias n’ont absolument pas changé de chanson depuis
trois ans. Il faut donc en tenir compte. Or, tout cela peut changer en 24 heures.
(Parti libéral)
Je pense que les médias ont vraiment adopté une attitude négative à notre endroit quand nous avons commencé à chercher à nous faire réélire. Ils ne voulaient pas entendre ce que nous avions à dire, ils ont déformé mes paroles et les ont citées hors contexte. C’est comme s’ils créaient leurs articles à l’avance et attendaient que vous disiez quelque chose pour renforcer l’article qu’ils avaient déjà fabriqué. (Nouveau Parti démocratique)
Que la couverture médiatique se concentre sur le parti dans son ensemble ou sur un politicien en particulier, il en résulte que les chances de quelqu’un de se faire réélire s’en trouvent considérablement diminuées. Le plus souvent, l’ex-politicien croit que les médias font des enjeux une couverture inexacte ou partiale qui présente le politicien ou le parti sous un jour négatif. Par exemple, d’ex-politiciens peuvent soutenir que tel éditeur de journal exerçait une vendetta contre le parti ou que le journal cherchait à renforcer son tirage en menant une campagne provocante de détraction à l’endroit du politicien ou du parti. En se fondant sur ce genre de raisonnement, les ex-politiciens sont capables de formuler une autre rationalisation qui attribue aux médias la responsabilité de la défaite politique.
Un ancien député d’une Assemblée législative de la côte Est a soutenu que la couverture erronée que les médias avaient faite d’un projet que le parti avait réalisé avait nui à ses chances de réélection : Au cours de l’année précédant les élections, les médias se sont tournés contre nous. Le journal de Moncton avait été malveillant, et cela sans justification. Un enjeu avait trait au parc que nous avions créé [...] une affaire merveilleuse qui avait été menée à bien, [mais] le journal nous a crucifiés à cet égard. (Parti libéral)
Les médias sont considérés comme une source importante
d’information grâce à laquelle les politiciens ont la possibilité de faire
connaître leur programme électoral au public. Cependant, comme le montre l’exemple
suivant, il y a énormément de concurrence entretenue par le truchement des médias,
non seulement entre les partis, mais aussi entre certains groupes d’intérêts. Dans
l’exemple suivant, un ex-politicien fait remarquer qu’il importe peu à quel point les
affirmations sont véridiques; ce qui est encore plus important, c’est que les affirmations
bien présentées, même inexactes, que diffusent les médias peuvent avoir une forte
incidence sur le sentiment public:
Dans le cas de ces élections, à tort ou à raison, nous avions construit cette autoroute à péage et, je vais être bien franc avec vous, je n’ai jamais été d’accord avec ce projet. Mais les adversaires des péages ont mené une campagne très efficace contre le gouvernement. Ils ont mené une campagne publicitaire qui a été aussi efficace que la campagne conservatrice contre le gouvernement. [...] Il n’y avait donc rien de vrai et les messages publicitaires passaient à la télévision. Ils ont acheté du temps d’antenne et ont fait diffuser leurs messages au cours des finales de la Coupe Stanley. Nous ne pouvions pas dépenser le même argent même si nous l’avions pour riposter à ce genre de chose et il était impossible d’y riposter de toute façon. (Nouveau Parti démocratique)
Comme le font remarquer certains politiciens, on peut juger d’après la dureté et l’ampleur de l’attention négative des médias le sort qui pourrait les attendre lors d’élections à venir. En étant capable d’évaluer ses chances de réélection au moyen des médias, l’ex-politicien a la possibilité de rassembler ses forces en prévision d’une éventuelle défaite.
Je savais que j’aurais de la difficulté dans ma ville parce que le journal local, deux ans avant les élections, était extrêmement dur envers nous et n’a pas cessé d’être dur envers le Parti libéral. Je veux parler d’une campagne de 45 jours menée à la une du journal à propos de l’autoroute à péage, d’une campagne de 21 jours à la une sur le projet que je défendais, d’une campagne de sept jours sur un autre enjeu important, c’était tout simplement incessant. (Parti libéral)
Les problèmes de santé personnelle
En parlant de la santé personnelle et de l’incidence qu’elle a eue sur les tentatives pour se faire réélire, les rationalisations adoptent une orientation quelque peu différente. Au lieu de mettre la faute sur un facteur qui dépasse de beaucoup le candidat, certains ex-politiciens rationalisent la défaite en invoquant un facteur très personnel, leur propre bien-être. Même s’il s’attribue plus directement la responsabilité de la défaite, en en rejetant la cause sur des problèmes liés à sa santé personnelle, l’ex-politicien peut rejeter la faute sur une maladie, une chose qu’il ne pouvait pas contrôler, étant donné la nature de la maladie.
Durant plusieurs mois, je me suis senti vraiment coupable d’avoir déçu les gens. Si seulement je n’avais pas été malade. Il n’y a pas de doute que si je n’avais pas été malade, j’aurais été capable de sortir. De quoi parlons-nous? Environ deux cents voix. Cela n’exige pas beaucoup d’effort pour faire changer d’opinion deux cents électeurs si on peut aller sur le terrain. (Parti progressiste-conservateur)
J’étais donc malade depuis avant les élections. Je faisais une sorte de laryngite très grave. Il y avait des moments où je ne pouvais pas parler, ce qui veut dire que je devais écrire des notes. J’ai essayé de sortir deux fois pendant la campagne électorale, pour faire du porte à porte, c’est la façon de faire ici. Je ne pouvais pas. J’ai été malade les deux fois. Je sortais durant une heure et je n’étais plus capable de parler. (Parti progressiste-conservateur)
En rationalisant la défaite comme une conséquence de la santé
personnelle, les ex-politiciens sont capables de présenter également leur défaite sous
un jour positif. Comme le montrent les exemples suivants, la défaite politique passe parfois
pour le meilleur remède aux maladies causées par le stress qui deviennent associées
à une carrière en politique. Des exemples personnels très convaincants sont
également présentés comme des bienfaits possibles d’une défaite
électorale attribuable à des problèmes de santé:
Quand le jour du scrutin est arrivé, je ne m’étais pas encore
rétabli. Dormant sur le canapé au bureau, puis sitôt levé, repartant pour faire
campagne durant 10 ou 12 heures, le diabète incontrôlé, pour ainsi dire, je
n’avais tout simplement pas de répit. Un effort constant. (Parti libéral)
Un autre mandat comme celui-là au pouvoir m’aurait tué. Oui vraiment, j’ai travaillé tellement dur et j’étais tout simplement épuisé de sorte que la défaite, quand elle est survenue, a été une bonne chose, car j’ai été en mesure de devenir le principal soignant de ma femme. Elle est décédée le 24 décembre de la même année, d’un cancer du poumon. Elle n’allait pas bien en septembre, puis le diagnostic est tombé en octobre et la mort a suivi en décembre. (Parti progressiste-conservateur)
L’exemple suivant montre encore davantage comment l’ex-politicien
rationalise une défaite en termes de santé personnelle. Pour cet ex-député, la
santé personnelle n’a peut-être pas été le facteur le plus important ayant
contribué à sa défaite, mais il croit qu’elle a eu beaucoup d’influence
jointe à une seconde justification:
J’ai également été cloué au lit par une broncho-pneumonie
durant 14 jours au milieu de la campagne de 35 jours. Ma santé a donc pu contribuer à ma
défaite. Il y a aussi que j’ai été la cible de l’hostilité et de la
fureur suscitées par la question linguistique à partir de 1983-1984. Nous étions
maintenant en 1986. Cela aurait dû être oublié, mais les gens avaient besoin de
l’exprimer. J’ai perdu par 55 voix. Le médecin voulait me faire entrer à
l’hôpital si je ne promettais pas de rester au lit à la maison. C’est donc ce que
j’ai fait. Si je n’avais pas pu faire changer d’opinion 28 électeurs en deux
semaines, je n’avais pas ma place en politique. Vous pouvez donc mettre la faute sur la
broncho-pneumonie, mais au fond ma défaite est attribuable à l’enjeu du français.
(Nouveau Parti démocratique)